Des yeux gris clairs

Publié le par Tama

Grâce à un cercle littéraire dans le cadre de mes études j'ai pu découvrir Wang Meng. Jusqu'à présent je ne m'étais penchée que sur la littérature japonaise, avec Wang Meng je plonge désormais dans la chinoise et en toute honnêteté je suis ravie. J'ai beaucoup aimé cette courte histoire qui m'a donné envie de poursuivre avec cet auteur. Quand j'ai débuté cette lecture je connaissais très peu l'histoire de la Chine, surtout cette période particulière sous Mao, ce qui m'a poussé à me renseigner. Car même si des indications biographique et des notes de bas de pages permettent quelques éclairages cela ne fait pas tout et le contexte historique reste assez abscon. Heureusement, il n'y a pas besoin de connaître l'histoire de la Chine pour comprendre l'histoire, cela donne juste un plus et permet (en tout cas pour moi) de mieux cerner l'auteur et la portée de son oeuvre.

 

http://medias.sauramps.com/media/catalog/product/cache/1/image/x500/17f82f742ffe127f42dca9de82fb58b1/i/550/9782910884550_1_75.jpgDes yeux gris clairs de Wang Meng est un court récit autobiographique qui relate la rencontre de l'auteur et narrateur Wang Meng avec Maerke, homme d'origine ouighour, pendant son exil semi volontaire dans la vallée de la Yili.

 

Je permets de faire ici une parenthèse avec une petite biographie de l'auteur qui permet de comprendre un peu mieux le contexte.

L'auteur Wang Meng est un chinois d'origine Han professeur d'université et écrivain qui a connu l'arrivé au pouvoir de Mao. Partisan de l'idéologie communiste et ayant adhéré au parti dans sa jeunesse, il a beaucoup critiqué la bureaucratie naissante tout en prônant la liberté intellectuelle et artistique. Ses écrits lui ont valu d'être étiqueté droitier et envoyé en camps de rééducation par le travail pendant quatre ans en banlieue. Plus tard, il partira en exil semi volontaire pendant plusieurs années. Ce séjour lui a permis de faire connaissance avec la population ouighour, sa langue et sa culture avec lesquelles il développera une grande amitié qui le poussera à traduire plusieurs ouvrages de leurs ouvrages en chinois tout en faisant la promotion de cette langue.
Après son exil, il sera réhabilité en tant qu'homme de lettre et réintégrera le parti, il enseigna le chinois avant de devenir ministre de la culture, poste duquel il démissionnera. Aujourd'hui il continue d'écrire et de faire la promotion de la culture ouighour, tout en gardant certaines responsabilités politiques.

 

« Des yeux gris clair » se déroule pendant l'exil semi volontaire. Et bien que l’histoire peut être lue indépendamment, elle fait partie d'un ensemble d'autres récits se déroulant sur la même période mais comportant d'autres personnages. Plusieurs d'entre eux sont évoqués à travers les divers récits sans être plus détaillés. Wang Meng raconte cette histoire aujourd'hui à partir de ses souvenirs, ce qui crée un certain recul mais donne aussi des indications sur cette période particulière de la Chine.

Au moment des faits, le narrateur et auteur se trouvait dans la vallée de la Yili à travailler dans les champs, ce qui faisait partie de la réforme Maoiste de l'éducation par le travail qui recommandait une hygiène de vie par l'effort.

 

Les fameux yeux gris claire de l'histoire ne font pas référence à Maerke mais à sa femme Aliya, qui sera sa seule et unique épouse. Bien que peu présente dans le récit aussi bien physiquement que dans les dialogues des personnages, c'est elle qui attire l'attention par ses yeux et sa beauté. Considérée comme la plus belle femme de toute la commune populaire,  elle suscite l'admiration même chez les autres femmes qui en font des éloges sincères. Bien que plus âgée que Maerke et ayant déjà été mariée par le passé, ils semblent former un couple heureux, quoique atypique pour certain, qui trouvent regrettable de ne voir chez eux qu'une relation frère et soeur plus que mari et femme.  Aliya semble être à l'origine des changements de comportement de son mari bien que rien ne nous soit montré directement. Sa maladie et sa mort l’affecteront beaucoup. Maerke refusera de se remarier malgré l'insistance des uns et des autres et bien que sa femme l’y pousse pour qu’il ne reste pas seul après sa mort.

 

L'histoire débute au printemps 1969, période pendant laquelle Wang Meng séjournait chez un vieux couple ouighour, et où il fait la rencontre du charpentier Maerke, surnommé « Maerke l'idiot » en raison de sa propension à faire des idioties au lieu de travailler, qui fait office de vrai phénomène auprès des habitants. Ce n'est pas uniquement à cause de sa taille exceptionnellement grande mais par sa verve qu'il se démarque.  Capable de réciter des pans entiers du petit livre rouge de Mao à la limite du fanatisme tout en gardant une pointe enfantine dans le ton.

Amoureux de son métier de charpentier et peu enclin au travail, toutes les occasions sont bonnes pour y échapper, de même que pour les grands rassemblements. Il n’aime pas travailler en équipe et préfère s’occuper de sa femme malade.

 

Le narrateur s'interroge plusieurs fois sur Maerke, sur ses origines mystérieuses sur lesquelles on entend plusieurs choses, sur sa relation avec sa femme et les autres travailleurs mais aussi et surtout sur son idiotie.  Suit-il les directives de Mao sans se poser de questions ou les détourne-t-il ? Se sert-il de la doctrine pour se sortir d’affaires ou montrer l’absurdité du système ? Wang Meng n'apporte jamais de réponse claire sur ce sujet et laisse le lecteur en décider, car  lui-même ne semble pas savoir où se poser.


Malgré tous les reproches que les autres ouighours peuvent lui faire, ils restent tous très solidaire et n'hésitent pas à le défendre notamment face aux zèles de certains bureaucrates chinois.

 

Ce qui est intéressant dans le récit de Wang Meng c'est une certaine forme de recule et tentative d'objectivité. L'auteur raconte des faits qui se sont passés il y a plusieurs années et se permet d'intervenir dans le récit pour apporter des explications, des éclaircissements sur certains événements mais également sur certains aspects culturels ou de la langue chinoise ou ouighour. Cette tentative d’objectivité se traduit dans sa façon d’aborder les choses et les gens. Jamais le personnage, lui-même, ne semble s’impliquer émotionnellement ou physiquement. S’il est impliqué c’est par la force de choses et semble vouloir se soustraire à plusieurs reprises de ce rôle actif pour rester simple spectateur, observateur de ses semblables.

Une autre interrogation se pose alors. Wang Meng est une personne engagé politiquement, comme le prouve les différents éléments de sa biographie, pourtant ses récit sur sa vie en exil ne font jamais part ou alors peu de ses positions. La politique n’est cependant jamais loin compte tenu de contexte dans lequel se déroule l’histoire. Mais elle n’est jamais sujet à débat ou réflexion, elle fait tout simplement partie de la vie quotidienne sous la forme de divers personnages faisant partie intégrante d’un système plus grand.


Il est difficile de positionner l’auteur car les fois où il intervient directement sont tout en contraste. Le premier exemple ce fait avec le meeting de mobilisation au début du récit. Le narrateur nous détaille longuement le déroulement de cette fameuse réunion annuelle, autant dans son programme que dans le repas qui sera servie. Y étant chaque année, il connait par cœur chaque phrase au point qu’y assister semble inutile. Lui-même décrit cette réunion comme creuse, morne et uniquement formelle, tout en disant le contraire car elle est concrète, animée et indispensable. A la fois réaliste dans son point de vue, quand il constate que les objectifs énoncés pendant la réunion sont inatteignables. Critique dans sa vision des membres présents qui acquiescent sans se poser de questions, tout en s’incluant dans le lot par la présence du « nous ». Egalement lorsque, plus loin dans le récit, il évoque la critique des masses censée être une disposition où l’on doit discuter et débattre des choses en leur donnant une signification politique. Cette disposition a lieu pendant la pause déjeuner où le chef d’équipe énonce des généralités avant de lire de la propagande ce qui fait qu’il n’y au final aucune critique, aucun débat, aucun recul sur ce qui est dit. Les personnes présentes se contentant d’écouter passivement. Un peu plus tard lors de la visite de la Loutkrytev, présentée comme un élément dangereux du système n’hésitant pas à torturer, détruire et spolier les biens de toutes personnes susceptible d’avoir pris la voie capitaliste, qui débusquera et accusera Maerke. Le chef de la Loutkrytev le considérant trop idiot et inculte pour comprendre la doctrine de Mao, trouvant insultant qu’un charpentier puisse en savoir plus que les personnes plus hauts placées, dont lui, sur les enseignements qu’eux même ne comprennent pas mais appliquent avec zèle. Ce souvenir de Wang Meng retranscrit avec recul sans intervention directe de l’auteur met en avant encore une absurdité du système où des personnes obéissent et appliquent des choses qu’ils ne comprennent pas. On en vient à se demander pourquoi, certaines personnes, comme les ouighours, suivent des directives qu’ils n’ont visiblement pas envie de suivre, comment des dirigeants peuvent savoir ce qui est juste ou non, en accord ou non, avec des directives qu’eux même ne comprennent pas, pourquoi personne ne réagit ou n’intervient. Il est possible de se demander si les gens ne réagissent pas car ils sont endoctrinés ou parce que c’est plus pratique ?

 

Pourtant, bien que Wang Meng donne au lecteur l’impression de critiquer l’absurdité du système tout en condamnant les personnes qui agissent tels de moutons, il reproche à plusieurs reprises l’attitude de Maerke. Il lui reproche son manque d’assiduité au travail, son absentéisme, son refus de collaborer et de se plier aux règles. Selon lui son attitude empêche le bon déroulement du travail d’équipe, et ce qui met fin au travail d’équipe met fin à la nation et au système mit en place par Mao.Il reproche au charpentier de s’occuper de son épouse malade au détriment du bien commun. Allant même jusqu’à sermonner et prodiguer des conseils à Maerke pour améliorer son attitude.

Il est alors possible de se demander si au final Wang Meng cautionne ce régime de travail alors que pourtant quelque pages auparavant il le critiquait démontrant son incompatibilité avec la réalité locale.

De même, il s’insurge devant les discours tenus par le charpentier mélange entre citations plus ou moins vrai quand elles ne sont pas transformées du fameux livre rouge qu’il semble vénérer tout en étant en désaccord, banalités et absurdités sans liens entre elles, critique du comité révolutionnaire, tout en racontant des choses avec lesquelles l’assistances ne peut être que d’accord. Wang Meng semble être le seul à se rendre compte de l’absurdité du discours de Maerke qui galvanise les foules, tout en y voyant une critique sous adjacente du système dans ce verbiage.
Il y a donc une forme de contraste. D’un côté, il se pose en observateur à l’œil critique d’un système qui peut être pris par le lecteur comme absurde, tout en s’offusquant quand quelqu’un le dénigre ouvertement. Ce sont justement les interventions de Maerke qui pousse l’auteur à sortir de son rôle de simple observateur et prendre une certaine forme de partie en défendant un système qui l’a pourtant exclu. Jamais il n’en fait de critique directe, jamais il ne reproche son exclusion et son exil qualifié de semi volontaire.

 

Il est possible de faire un rapprochement entre les deux protagonistes principaux. Tous deux inclus dans ce grand système et qui semblent en connaître les rouages. Si Wang Meng se pose en simple observateur, ne tentant jamais de s’y opposer, Maerke s’y confronte quant à lui directement, n’hésitant pas à s’attirer les foudres de ses supérieurs mais arrivant pourtant toujours à s’en tirer par sa gouaille en démontrant l’absurdité des discours de propagande. Les chefs de comité et même ceux de la Loutkrytev, allant même jusqu’à le montrer en exemple, lui attribuant les faits d’autres. L’auteur lui-même opposé au projet finira par y adhérer.

Si nous savons ce que pense l’auteur, bien que ses pensées semblent se contredire, il est plus difficile de se prononcer sur le cas de Maerke, notre vision du personnage de passant que par celle du narrateur. Son idiotie est-elle feinte ou bien réelle ?

 

La politique entre plusieurs fois en compte dans le récit sous la forme de bureaucrates, d’inspecteurs qui ne sont jamais montrés sous leurs meilleurs jours. Parfois froid, violent, un peu trop zélés jusqu’au ridicule, tenant des discours qui semblent absurdes. Leur crédibilité est mise à mal avec Maerke. Les discours de chacun se confrontent dans des situations qui frisent l’absurde.

 

Avec le recul je me suis aperçue que Wang Meng est engagée politiquement, communiste oui, mais il reste avant tout un intellectuel, un utopiste sans pour autant être un rêveur. S'il adhère à une idéologie il n'est pas forcément d'accord avec sa mise en pratique, surtout quand l'on voir les résultats sous Mao. Mais ce que j'ai surtout aimé c'est l'amour qui ce dégage de ce récit, amour encore plus marqué dans un autre recueil  de nouvelles dont je reparlerais, amour pour le peuple ouighour. Amour et nostalgie d'un temps qui n'existe plus, remplacé par la modernité et le béton.

Pour conclure ce fût une belle rencontre avec cet auteur que je recommande, une lecture agréable et enrichissante.

Publié dans littérature autres

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